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La voix de l'animal derrière la fable animalière

par  Naama  Harel 
      




Introduction


Il semble que la représentation la plus courante des animaux non-humains dans la littérature se trouve dans les fables. D'ailleurs, le terme «fable» a souvent été compris dans le sens de “histoire d’animaux”(1). Lorsque l’on vous demande quelles sont les fables qui vous sont les plus familières, les premières susceptibles de vous venir à l’esprit sont des fables animalières telles que «La sauterelle et la fourmi» (2) ou «Le lièvre et la tortue». Mais les fables animalières représentent-elles réellement des animaux non-humains ? Ont-elles le moindre rapport avec le vécu  d’un animal non-humain ? En réalité, les sauterelles ne jouent pas du violon et les lièvres ne lancent pas de défis aux tortues. Les seuls détails authentiques concernant les animaux non-humains dans les fables sont, semble-t-il, facilement identifiables et très élémentaires : quelques caractéristiques physiques, telles que l’apparence et la taille, et  écologiques, comme le  statut dans la chaîne alimentaire. Toutefois, ces descriptions sont banales - elles n’apportent aux lecteurs aucun nouvel éclairage sur les animaux non-humains. On n’a pas besoin de lire des fables animalières pour apprendre que les tortues marchent lentement ou que les lions sont des prédateurs.

La fable se définit comme un court récit allégorique, qui renferme une leçon (3). Les lecteurs sont supposés apprendre cette leçon, qui se rapporte à leur propre vie,  à partir de la situation décrite dans la fable. Bien que la plupart des fables contiennent des messages pédagogiques positifs (ne pas être paresseux, ne pas être arrogant, etc.), il semble que le message concernant le traitement des animaux non-humains soit tout à fait négatif - ils  sont de simples  moyens  pour  une  fin.  Contrairement  aux  messages  positifs,   les  messages  anti-éducatifs   concernant   notre   traitement   des   animaux

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1. Brown, Gillian. "Fables and Forming of Americans", Modern Fiction Studies 43 (1997), p. 123, pp. 115-43.
2. Fable d'Esope, ou « La cigale et la fourmi », selon les traductions. (NdT)
3. Baldick, Chris. The Concise Oxford Dictionary of Literary Terms (Oxford: Oxford University Press, 1996) p. 80.

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¤ Essai paru dans Journal for Critical Animal Studies, vol VII, Issue II, 2009  sous le tître  "The Animal Voice Behind the Animal Fable".  Traduit par Marceline Pauly, et publié sur ce blog avec  la permission de l'auteure et du Journal for Critical Animal Studies.


Ill. : gravure de Gustave Doré

https://www.press.umich.edu/11325807/kafkas_zoopoetics



  * Naama Harel est l'auteur de nombreux essais critiques sur le traitement des animaux  dans la littérature, en  particulier dans la littérature juive, ainsi  que dans l'oeuvre de Kafka. Elle publie un essai sur la dissolution de  la  frontière entre les humains et les autres animaux en 2020.



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non-humains ne sont pas explicites, mais apparaissent aussi dans l’acte de lire et d’interpréter la fable.

Par conséquent, l'approche critique des “animal studies” fait souvent valoir  que les fables animalières occultent les animaux non-humains ; que les caractères des animaux sont devenus des «référents absents» c’est-à-dire, selon les termes de  Carol Adams - toute chose dont l’existence est transmuée en une métaphore de l’existence humaine (4). Erica Fudge, une des rares universitaires spécialistes de littérature à explorer la fiction animalière du point de vue des droits des animaux, ne voit aucun potentiel intéressant dans les fables animalières (5). De même, John Simons écrit dans son livre Animal Rights and the politics of literary representation :
Le rôle des animaux dans la fable est presque accessoire. Ils sont de simples véhicules pour l’humain et ne sont en aucun cas présentés comme ayant une existence physique et psychologique propre […] La fable n’a que peu à offrir et ne peut rien nous apprendre sur les relations profondes entre humains et non-humains. (6)

Harriett Ritvo, une historienne qui étudie la relation entre humains et animaux non-humains, affirme que «la fable animalière a peu de rapport avec des créatures réelles» (7) et Nicolas Howe  est encore plus sévère - il voit l’utilisation des animaux non-humains dans les fables comme une autre forme de leur exploitation par les humains :
Que nous accablions les animaux en leur demandant de nous apprendre comment nous comporter en êtres humains semble n’être rien de plus qu’une autre façon de les exploiter. Nous forçons les animaux à faire des travaux physiques, nous les élevons dans des conditions cruelles, nous les maltraitons de toutes sortes de façons, et enfin nous les domestiquons plus complètement encore en leur faisant porter la morale de ces fables. Il vaudrait bien mieux, semble-t-il,  lire les comptes-rendus des naturalistes qui observent les animaux dans leur environnement afin d’apprendre des choses sur le monde naturel, et qui refusent de traiter les animaux comme des personnages destinés à s'insérer dans les fables animalières pour corroborer nos catégories morales (8)

Contrairement à ces opinions, je voudrais faire valoir que les fables animalières n'occultent pas  nécessairement  les  animaux  non-humains  et  qu’au  moins  certaines 

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4. Adams, Carol. The Sexual Politics of Meat: A Feminist-Vegetarian Critical Theory (New York: Continuum, 1999) p. 42.
5. Fudge, Erica. Animal (London: Reaktion Books, 2002), p. 71-2.
6. Simons, John. Animal Rights and the Politics of Literary Representation (Whiltshire: Palgrave, 2002), p. 119.
7. Ritvo, Harriet. The Animal Estate: The English and Other Creatures in the Victorian Age (Cambridge: Harvard University Press, 1987), p. 4.
8. Howe, Nicolas. "Fabling Beasts: Traces in Memory", in Humans and Other Animals, ed. By Arien Mack (Columbus: Ohio State University, 1999), p 231, pp. 229-47.

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d’entre elles décrivent des comportements authentiques d’animaux non-humains ou permettent d’avoir un regard critique sur le  traitement des humains envers les autres animaux. Il n’y a pas obligatoirement instrumentalisation des animaux non-humains dans les fables, de même que la lecture traditionnelle des fables qui exclue les protagonistes non-humains n’est pas la seule lecture possible. Je voudrais présenter deux stratégies alternatives de lecture des fables animalières qui ne font pas abstraction des animaux non-humains. Ces stratégies nous permettent de lire au moins certaines fables sans ignorer l’existence ni l’expérience des animaux non-humains. La première stratégie consiste à se concentrer sur le niveau littéral de la fable et la seconde est d’étendre la morale et de l’appliquer,  non seulement au sein de la communauté humaine, mais aussi à nos relations avec les autres animaux. Appliquer ces stratégies au moins à certaines  fables  nous offre une perspective nouvelle sur la condition des animaux non-humains ainsi que sur la relation entre les humains et les autres animaux.

Première stratégie de lecture : se concentrer sur le niveau littéral de la fable

Chaque fable contient deux niveaux - littéral et allégorique. Les animaux non-humains fonctionnent souvent comme les protagonistes du niveau littéral de la fable,  lequel est l’intrigue même du récit,  mais sont exclus du niveau allégorique, qui est considéré comme  la signification de la fable et qui traite exclusivement des humains.  En lisant les fables, nous avons tendance à ignorer leur niveau littéral, en le subordonnant entièrement au niveau allégorique. Toutefois, une affirmation que l’on trouve fréquemment chez les théoriciens de l’allégorie est que celle-ci, comme d’autres textes littéraires, comprend également un niveau de lecture indépendant,  qui ne peut être réduit au seul niveau allégorique. William Empson pose qu’une des fonctions de l’allégorie est de laisser le lecteur sentir que l’œuvre a deux niveaux distincts, qui s’entrecroisent (9). Angus Fletcher argumente dans son ouvrage précurseur (10) que le niveau littéral de lecture de l’allégorie peut être exempt d'intention allégorique et que le lecteur peut s’en tenir là.

Selon les affirmations d’Empson et de Fletcher concernant le statut indépendant des niveaux de lecture des allégories, et puisque la fable est un texte allégorique (en fait, elle est parfois considérée comme le prototype du texte allégorique), je voudrais suggérer une lecture des fables animalières qui se concentre sur leur niveau littéral. Pour illustrer cette option, je voudrais traiter de la célèbre fable d’Esope «D’un rat de ville et d’un rat de village». Dans cette fable bien connue, un rat de ville invite un rat de village à se joindre à lui pour festoyer en ville. Ils se faufilent dans une maison et s’apprêtent à goûter des mets appétissants ;hélas, la porte s’ouvre  soudainement et un être humain entre. Le rat de village est terrifié et  déclare qu’il préfère son  trou modeste mais paisible. Contrairement à beaucoup d’autres protagonistes  non-humains  des  fables,  les rats  se comportent ici  de  façon  tout à fait authentique  ;

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9. Empson, William. Seven Types of Ambiguity (Harmondsworth, Middlesex: Penguin Books in association with Chatto and Windus, 1961), p. 140.
10. Fletcher, Angus. Allegory: The Theory of a Symbolic Mode (Ithaca and London: CornellUniversity Press, 1993).


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ils recherchent de la nourriture, coopèrent avec des membres de leur espèce et craignent les humains, comme le font les vrais rats. En outre, tandis que dans la plupart des cultures humaines, les rats sont considérés comme de la vermine, «D’un rat de ville et d’un rat de village» témoigne d’une attitude sensiblement différente. La fable décrit l’interaction entre les humains et les rats du point de vue des rats. Les rats sont les personnages qui sont décrits dans la fable. Ils l’introduisent et la concluent.  Leurs sentiments et leur pensées aussi sont décrits. L’arrivée de l’homme dans la pièce est racontée de leurs points de vue - comme une intrusion inquiétante au milieu de leur festin. Les lecteurs peuvent, sans aucun doute, compatir avec les rats, et aussi apprendre une chose ou deux sur leurs vies et leur expériences réelles. Tout cela pourrait même les aider à éprouver plus de compassion, dans la vie réelle,  envers ces visiteurs inattendus. 

Voici un autre exemple : «De l’âne qui change de maître» d'Esope. Dans cette fable, un âne, qui est exploité par un jardinier et souffre de ce lourd fardeau, demande à Jupiter la permission de travailler pour un potier du voisinage. Jupiter accède à sa demande, mais peu de temps après l’âne se rend compte que le potier lui fait porter des charges encore plus lourdes. Il prie à nouveau,  et demande de pouvoir quitter le potier pour devenir le serviteur d’un tanneur. Jupiter accepte, mais l’âne réalise bientôt que c’est encore pire : non seulement on le fait travailler dur, mais il est souvent traité avec cruauté. De plus,  le pauvre âne comprend que son nouveau maître n'épargnera pas sa peau. Bien que les ânes ne prient pas, les aspects réalistes de cette fable sont aisément perçus : les ânes sont effectivement utilisés par les humains, ils portent des lourdes charges et en souffrent. La fable nous fournit un catalogue pédagogique des souffrances des bêtes de somme. Par ailleurs, lire un compte-rendu détaillé sur la réalité bien connue de l’exploitation des ânes du point de vue inattendu de l’âne lui-même nous encourage à compatir avec celui de la fable ; ce qui pourrait nous conduire à éprouver aussi de la sympathie pour les vrais ânes du monde réel.

A la lecture de ces textes, une question se pose : qu’est-ce qui fait que l’animal non-humain est important dans certaines fables et insignifiant dans d’autres ? La réponse ne dépend pas seulement des intérêts personnels de l’interprète - mais aussi du contenu de la fable. Deux types de contenus possibles viennent à l’esprit : premièrement, les animaux non-humains représentés dans la fable sont-ils domestiqués ou sauvages ? Et deuxièmement, l’interaction dans la fable se produit-elle entre des humains et d’autres animaux ou seulement entre des animaux non-humains ? La plupart des humains - y compris les auteurs de fables, ne connaissent pratiquement aucun animal sauvage et sont peu au courant des interactions entre animaux non-humains. En écrivant à leur sujet, les humains utilisent principalement leur imagination et les stéréotypes culturels de ces animaux. Néanmoins, les auteurs de fables connaissaient probablement mieux certains animaux domestiques et leurs interactions avec les gens  - ils savaient sans doute, par exemple, que les gens maltraitaient les ânes et que les rats craignaient les humains. Ce qui peut expliquer pourquoi les fables qui décrivent des interactions entre animaux domestiques et humains sont réalistes, alors que d’autres non.

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Il est important de noter que le fait que les animaux non-humains parlent ne fait pas nécessairement abstraction de leur vécu en le subordonnant au contenu  humain. Il est très difficile de représenter des animaux non-humains, dont la conscience est non verbale, par le biais de l’expression littéraire  qui n’est que littérale, comme l’a formulé Gilian Beer «Comment est-il possible d’être fidèle au vécu animal, même si tel est le souhait, si votre moyen de description est le langage humain écrit ?» (11) . En raison de cette difficulté les animaux non-humains sont,  dans bien des cas, pourvus d’une voix qui n’est pas la leur dans la réalité. Ce phénomène est commun aussi aux œuvres littéraires non-allégoriques, qui ont pour sujet des animaux non-humains. Par exemple, le célèbre roman de Richard Adams Les garennes de Watership Down (11 b) éveille la sympathie envers les vrais lapins, bien que ceux de son roman emploient le langage humain. Leur description - mis à part les éléments anthropomorphiques - contient également de nombreux éléments qui on trait à la vraie vie des lapins, tels que leur lutte pour survivre après que les humains aient fait de leur habitat naturel un chantier de construction. Dans ces cas, les animaux non-humains sont partiellement anthropomorphisés mais leur expérience n’est pas évacuée. En fait, l’anthropomorphisme partiel fonctionne comme un instrument qui nous aide à comprendre le point de vue non-humain.

Dans leur ouvrage de référence sur la métaphore (12), George Lakoff et Marc Johnson  font valoir que l’anthropomorphisme, qui est défini comme l’attribution à un sujet non-humain de caractéristiques humaines, est  une espèce de métaphore, qui se définie comme l‘attribution à un sujet de caractéristiques appartenant à un autre sujet. Nous utilisons des métaphores pour parler de sujets qui ne nous sont pas familiers en des termes familiers et, de même, nous utilisons l’anthropomorphisme pour discuter de sujets non familiers, comme la conscience non verbale, en termes familiers - la conscience verbale humaine. 


La seconde stratégie de lecture : élargir la leçon de la fable

En plus de se concentrer sur le niveau littéral de la fable, construire un niveau thématique alternatif est également possible. Le niveau thématique alternatif ne serait pas axé uniquement sur l’humain, mais questionnerait leur façon de traiter les autres animaux. En fait, la leçon de nombre de fables classiques est présente de manière explicite en tant que partie de la fable, mais la fable ne se réduit pas nécessairement à cette leçon. Dans de nombreux cas, les morales on été ajoutées aux fables à une période ultérieure, et pas par leur créateurs, et beaucoup de fables comportent selon les versions des morales différentes  - et parfois - contradictoires. Par conséquent, j’aimerais suggérer une lecture de la fable dans laquelle le niveau thématique n'éclipse pas  les animaux non-humains.

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11.  Beer, Gillian. "Animal Presences: Tussles with Anthropomorphism", Comparative Critical Studies 2:3 (2005), p. 313, pp. 311-22.
11 b. Adams, Richard. Les garennes de Watership Down, ed. Flammarion (1972).
12.  Lakoff, George & Mark Johnson. Metaphors We Live By (Chicago: The University of Chicago Press, 1980).


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Comme je l’ai dit précédemment, les fables qui traitent des interactions entre non-humains et humains peuvent se concentrer sur le niveau littéral de la fable. De plus, ces fables ont aussi la capacité d'étendre la leçon à des questions interspécifiques. Les fables qui présentent des interactions entre animaux non-humains uniquement n’ont pas d’implication morale ; les animaux non-humains (ainsi que les bébés et certaines personnes atteintes de lésions cérébrales) sont des patients moraux, puisqu’ils peuvent ressentir la douleur et le plaisir, mais ils ne sont pas des agents moraux, puisqu’ils ne peuvent pas prendre des décisions éthiques (13). Aussi le jugement éthique des actes des non-humains est-il hors de propos.  Si dans une fable,  un renard «maltraite» une cigogne, il ne peut y avoir d’implication morale sur les vies des vrais renards et des vraies cigognes. Dans ce cas, les seules implications morales possibles concernent uniquement les relations humaines ; les animaux non-humains, réduits à des allégories, en sont exclus.  Mais lorsqu’une fable animalière traite des relations entre les humains et les autres animaux, il peut également y avoir des implications morales concernant les relations interspécifiques.  

Comme mentionné plus haut, lorsque dans une fable un humain maltraite un âne, nous pouvons l’allégoriser, mais nous pouvons aussi considérer ce traitement littéralement. Toutefois, les aspects animaliers des fables ne se limitent pas aux descriptions factuelles et au réalisme, les fables animalières peuvent aussi avoir une fonction thématique alternative. Alors que la fonction thématique courante concerne la condition humaine, une fonction alternative pourrait concerner la condition animale et la relation entre les humains et les autres animaux. Examinons, par exemple, la fable d’Esope «Le forestier et le lion» (14) :
Un jour, un forestier rencontre un lion, ils discutent un moment ensemble sans  grande divergence d'opinion. Finalement, une dispute survient sur la question de savoir qui est supérieur de l’homme ou du lion. L’homme, faute d’un meilleur argument, montre au lion un monument en marbre, sur lequel est placée la statue d’un homme enjambant un lion vaincu. «Si c’est votre seul argument,   soyons les sculpteurs , et nous ferons le lion terrassant l'homme ». 

Le sens littéral de la fable manque de réalisme en ce qui concerne la représentation de l'animal non-humain puisque les lions ne parlent pas aux humains et ne sont pas concernés par l’idée de supériorité sur ces derniers. Mais, à ce niveau de signification littérale, les humains sont, en fait,  représentés de manière authentique :  les individus humains et la culture humaine sont effectivement concernés par la supériorité des hommes sur les autres espèces. Aussi pouvons-nous voir l’homme de la fable comme un symbole de l’humanité, tandis que la fonction du lion est de jeter un doute sur l’anthropocentrisme et de le critiquer. Nous pouvons aussi lire cette fable antique à la lumière de la critique canonique. Cette critique expose le fait que la majeure partie des

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13. Regan, Tom. The Case for Animal Rights (Berkley and Los Angeles: University of California Press, 2004) 295.
14. C'est la version choisie par l'auteur qui a été traduite ici : Aesop's Fables, London : A & C Black, 1941, p. 86-7. En français, le fable s'intitule, selon les traductions « De l'homme et du lion » ou « L'homme et le lion voyageant de compagnie». (NdT)

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représentations historiques et artistiques sont produites par des groupes sociaux dominants, et reflètent  leur point de vue et leurs intérêts. D’autres voix, trop faibles pour se faire entendre, étaient par conséquent exclues de la représentation culturelle. Aussi ces représentations nous renseignent-elles plus sur le point de vue du groupe dominant que sur la réalité sociale elle-même (15). Dans la fable, les mots du lion expriment la même idée : que la représentation artistique d’un homme enjambant un lion vaincu ne dépeint pas la réalité mais seulement le point de vue de son créateur, qui en l’occurrence est le point de vue humain.

Dans ce cas, le lion devient un symbole des groupes politiques, dont les point de vue sont culturellement ignorés. Cette lecture convient aussi aux affirmations courantes de l’étude critique de la fable selon lesquelles elle exprime la philosophie du faible et du sans droit, et préfère le côté des victimes à celui des  puissants (16). Depuis le romantisme, la relation entre le signifiant et le signifié à l’intérieur du symbole poétique est vue comme la relation entre un membre-prototype et sa classe (17). Les animaux non-humains sont le prototype du groupe politique exclu en raison de leur insignifiance absolue dans la culture.  Même les lions, qui sont vus comme des animaux très forts, sont profondément faibles,  parce qu’ils ne peuvent pas se représenter eux-mêmes et raconter leur propre histoire. Comme l’écrivent  Horkheimer et Adorno dans La Dialectique de la raison (18) : « Pour échapper au vide lancinant de l'existence, il faut une capacité de résistance à laquelle le langage est indispensable. Même l'animal le plus fort est infiniment faible».

Après avoir examiné les fables classiques, j’aimerais discuter d’une fable animalière moderne - La ferme des animaux d’Orwell (19). Cette œuvre peut se diviser en deux parties : la première raconte les événements qui conduisent M. Jones à abandonner la ferme, et la seconde traite du gouvernement autonome des animaux. Selon le principe que je viens de formuler, la première partie - qui décrit les souffrances des animaux de ferme sous le règne du fermier - se caractérise par un degré élevé de réalisme, tandis que la seconde partie - qui décrit leurs souffrances sous le règne des cochons - se caractérise par un faible degré de réalisme (20). Bien que la description des souffrances des animaux élevés par le fermier ait une évidente fonction allégorique - elle symbolise les souffrances du peuple russe sous le règne du tsar - nous pouvons aussi comprendre cette  description  littéralement.  Le  discours  de  Sage l’ancien  au  commencement  de 

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15. Ross, Trevor. "Canon", in Encyclopedia of Contemporary Literary Theory: Approaches, Scholars, Terms, ed. par Irena R. Makaryk (Toronto: University of Toronto Press,2000), p. 516.
16. Spoerri, Theophil. "Der Aufstand der Fabel", Trivium 1 (1942), p. 32, pp. 31-63 ; Friederici, Hans. "Die Tierfabel als operatives Genre", Weimarer Beiträge 6 (1965), p. 932, pp. 931-52.
17. Fletcher Angus, op. cit, p. 17 ; Frye, Northrop. Anatomy of Criticism: Four Essays (Princeton:
Princeton University Press, 2000) p. 89.
18. Horkheimer, Max et Adorno, Theodor W. La dialectique de la raison, Gallimard (1974).
19. Bien que La ferme des animaux ne corresponde résolument pas à la définition classique du genre - une histoire courte qui transmet une leçon morale - elle contient certaines caractéristiques de la fable animalière, essentiellement l’utilisation allégorique d’animaux non-humains, ce qui est en rapport direct avec le sujet de cet essai.
20. J’utilise ici le terme “réaliste”en opposition à ”fantastique “ - en tant que représentation qui est compatible avec ce que nous savons de son objet.


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l’histoire peut se rapporter à la situation réelle des animaux de ferme :
Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence ? Regardons les choses en face : nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d'entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu'à ce qu'ils rendent l'âme. Et dans l'instant que nous cessons d'être utiles, voici qu'on nous égorge avec une cruauté inqualifiable. Passée notre première année sur cette terre, il n'y a pas un seul animal qui entrevoie ce que signifient des mots comme loisir ou bonheur. Et quand le malheur l'accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité.(21)

Contrairement à d'autres représentations courantes des animaux de ferme dans la littérature (principalement dans la littérature enfantine), où les relations entre le fermier et les animaux non-humains sont décrites comme étant symbiotiques, les relations entre le fermier et les animaux de la Ferme des animaux sont présentées comme de l‘exploitation. Le fait que les animaux non-humains l’affirment en employant un langage humain n’en amoindrit ni la puissance ni la validité ; nous pouvons faire la distinction entre le contexte de cette affirmation, qui n’est pas réaliste en raison de l’expression linguistique des animaux, et son contenu, qui reflète une réalité valable et horrible.

La majorité des comptes-rendus de La ferme des animaux se concentrent sur l’analogie entre les composants explicites de l’histoire et la révolution russe de 1917 : Sage l’ancien est Marx, Napoléon est Staline, Boule de Neige  est Trotsky, M. Jones est le Tsar, la ferme du Manoir  est la Russie, le chant “Bêtes d‘Angleterre”, l’Internationale et ainsi de suite (22). Mais toute analogie contient nécessairement à la fois des ressemblances et des différences - sinon les deux contextes ne seraient pas analogues mais identiques. Cet écart différentiel nous empêche de réduire la condition non-humaine à la condition humaine et, partant,  de l'évacuer. La plupart des critiques, dont l'orientation est anthropocentrique, présupposent que l’expérience des animaux non-humains dans la littérature a pour seule fonction d’éclairer l’expérience humaine. Ainsi, ils réduisent le vécu animal au vécu humain et en négligent les aspects irréductibles.

Le discours de Sage l‘ancien, par exemple, peut en grande partie se rapporter à la condition humaine - «Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d'entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu'à ce qu'ils rendent l'âme» Cette phrase décrit bien à la fois l’exploitation de l’ animal et de l’ouvrier. Mais la phrase suivante - «Et dans l'instant que nous cessons d'être utiles, voici qu'on nous égorge avec une cruauté inqualifiable.»  ne  peut  pas  se  référer  à   la 

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21. Orwell, George. La ferme des animaux, p. 10.

22. Fergenson, Laraine. "George Orwell’s Animal Farm: A Twentieth-Century Beast Fable" in Bestia 2 (1990), 109-10, pp109-19 ; Rai, Alok. Orwell and the Politics of Despair (Cambridge: Cambridge University Press,1990), p. 113. ; Meyers, Jeffrey. A Reader's Guide to George Orwell (Totowa: Rowman and Allanheld, 1984), p. 135

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condition humaine, mais seulement à la condition des animaux non-humains. Cette description ne peux pas évacuer les animaux non-humains, car aussi exploités que soient les ouvriers humains,  ils ne sont pas abattus, tout au moins dans la plupart des cas,  lorsqu’ils ne sont plus considérés efficaces.  

L’un des formules les plus remarquables et les plus célèbres du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels est que «Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes» (23).
Leur première réaction fut de se lancer au galop tout autour de la propriété, comme pour s'assurer qu'aucun humain ne s'y cachait plus. Ensuite, le cortège repartit grand train vers les dépendances de la ferme pour effacer les derniers vestiges d'un régime haï. Les animaux enfoncèrent la porte de la sellerie qui se trouvait à l'extrémité des écuries, puis précipitèrent dans le puits mors, nasières et laisses, et ces couteaux meurtriers dont Jones et ses acolytes s'étaient servis pour châtrer cochons et agnelets. Rênes, licous, œillères, muselières humiliantes furent jetés au tas d'ordures qui brûlaient dans la cour. Ainsi des  fouets (…) (24)

Cette description élaborée montre la différence entre les chaînes métaphoriques qui entravent les prolétaires et les chaînes matérielles utilisées pour contrôler les animaux non-humains. La comparaison n'occulte pas l’exploitation des animaux non-humains mais montre son caractère unique et attire l’attention sur celle-ci.

Comme je l'ai mentionné plus haut, la seconde partie de La ferme des animaux n’est pas réaliste - de fait, les cochons ne gouvernent pas d’autres animaux. Il est évident que la fonction des derniers événements de l’histoire est allégorique.  Mais l’interprétation anti-soviétique n’est pas la seule possible. Il est souvent avancé que la fonction thématique de la Ferme des animaux va au-delà de la simple critique de l’union soviétique - elle condamne les dictatures pour ce qu’elles sont. Le fait que le cochon-dictateur de l’histoire s’appelle Napoléon est en faveur de cette approche (25). Ainsi, une fois encore, nous pouvons voir l’esclavage des animaux non-humains (et les animaux de ferme en particulier) comme le symbole, le prototype, de l’esclavage en général. C’est en fait un choix très raisonnable, une fois que nous avons admis que l’agriculture inclut des pratiques de contrôle et d’exploitation sans pareil, telles que mutiler, tuer, séparer les parents de leur enfants, empêcher les animaux de s’accoupler ou les forcer à se reproduire, et les dénaturer génétiquement par la sélection artificielle.

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23. Marx, Karl et Friedrich Engels. Le Manifeste du Parti Communiste, texte intégral en ligne
24. Orwell, George. op. cit.
25. Fergenson, Laraine, op. cit., p.112 ; Meyers, Jeffrey, op.cit., p. 135

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Dans sa préface à l’édition ukrainienne de La ferme des animaux, Orwell décrit les circonstances dans lesquelles il a écrit cette histoire :
Je vis un petit garçon, âgé de dix ans peut-être,  conduisant un énorme cheval de trait sur un sentier étroit, et le fouettant à chaque fois qu’il essayait de tourner. Il m’apparu que si de tels animaux prenaient conscience de leur force nous n’aurions aucun pouvoir sur eux, et que les hommes exploitaient les animaux de la même  manière que le riche exploite le prolétariat. J’ai entrepris l’analyse de la théorie de Marx du point de vue des animaux. Pour eux, il était clair que le concept de lutte des classes entre humains était pure illusion, puisqu’à chaque fois qu’il était nécessaire d’exploiter les animaux, tous les humains s’unissaient contre eux ; la vraie lutte se situe entre les animaux et les humains. Partant de cette constatation, il n’était pas difficile d’élaborer l’histoire. (26)
Il semble qu’Orwell lui-même se soit intéressé aux implications de son histoire sur la condition des animaux non-humains. Nous ne pouvons pas dire avec certitude si d’autres auteurs de fables s’intéressaient aussi à ces implications, mais au moins certaines fables animalières - le plus souvent celles qui présentent des relations entre des humains et d’autres animaux - nous donnent les moyens de faire entendre la voix de l’animal non-humain derrière la fable animalière. Les animaux non-humains n’ont pas à être transparents ; nous pouvons choisir de les voir au lieu de voir à travers eux.

Comme tout autre texte littéraire, le sens et la portée de la fable ne proviennent pas exclusivement du texte écrit mais naissent de l’interaction entre le texte et ses lecteurs. Par conséquent, l’interprétation anthropocentrique traditionnelle des fables résulte, au moins en partie, du préjugé spéciste de leurs interprètes. Dans bien des cas, l'interprétation spéciste peut être évitée. Certaines fables nous offrent une compréhension alternative, qui prend en compte les animaux non-humains et ne les réduit pas à des personnages ou problèmes humains.

Si nous essayons d’apercevoir l’existence non-humaine derrière les personnages anthropomorphisés, nous pourrons apprendre des choses sur les animaux non-humains et sur nos relations avec eux. Nous pourrions toujours utiliser les fables animalières afin  de comprendre allégoriquement des problèmes humains, mais nous pourrions le faire parallèlement à notre intérêt pour les animaux non-humains, sans les néantiser. De cette façon, au lieu d’une lecture basée sur des stéréotypes animaliers et une compréhension passive de messages explicites, nous atteignons une compréhension à niveaux multiples, qui développe à la fois l’empathie pour les animaux non-humains et des méthodes de lecture critique.


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26. Orwell, George. "Author's Preface to the Ukrainian Edition of Animal Farm" in  The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, ed. par Sonia Orwell and Ian Angus (Penguin Books in association with Secker and Warburg, 1970), p. 458-9.


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