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La voix de l'animal derrière la fable animalière

par  Naama  Harel 
      




Introduction


Il semble que la représentation la plus courante des animaux non-humains dans la littérature se trouve dans les fables. D'ailleurs, le terme «fable» a souvent été compris dans le sens de “histoire d’animaux”(1). Lorsque l’on vous demande quelles sont les fables qui vous sont les plus familières, les premières susceptibles de vous venir à l’esprit sont des fables animalières telles que «La sauterelle et la fourmi» (2) ou «Le lièvre et la tortue». Mais les fables animalières représentent-elles réellement des animaux non-humains ? Ont-elles le moindre rapport avec le vécu  d’un animal non-humain ? En réalité, les sauterelles ne jouent pas du violon et les lièvres ne lancent pas de défis aux tortues. Les seuls détails authentiques concernant les animaux non-humains dans les fables sont, semble-t-il, facilement identifiables et très élémentaires : quelques caractéristiques physiques, telles que l’apparence et la taille, et  écologiques, comme le  statut dans la chaîne alimentaire. Toutefois, ces descriptions sont banales - elles n’apportent aux lecteurs aucun nouvel éclairage sur les animaux non-humains. On n’a pas besoin de lire des fables animalières pour apprendre que les tortues marchent lentement ou que les lions sont des prédateurs.

La fable se définit comme un court récit allégorique, qui renferme une leçon (3). Les lecteurs sont supposés apprendre cette leçon, qui se rapporte à leur propre vie,  à partir de la situation décrite dans la fable. Bien que la plupart des fables contiennent des messages pédagogiques positifs (ne pas être paresseux, ne pas être arrogant, etc.), il semble que le message concernant le traitement des animaux non-humains soit tout à fait négatif - ils  sont de simples  moyens  pour  une  fin.  Contrairement  aux  messages  positifs,   les  messages  anti-éducatifs   concernant   notre   traitement   des   animaux

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1. Brown, Gillian. "Fables and Forming of Americans", Modern Fiction Studies 43 (1997), p. 123, pp. 115-43.
2. Fable d'Esope, ou « La cigale et la fourmi », selon les traductions. (NdT)
3. Baldick, Chris. The Concise Oxford Dictionary of Literary Terms (Oxford: Oxford University Press, 1996) p. 80.

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¤ Essai paru dans Journal for Critical Animal Studies, vol VII, Issue II, 2009  sous le tître  "The Animal Voice Behind the Animal Fable".  Traduit par Marceline Pauly, et publié sur ce blog avec  la permission de l'auteure et du Journal for Critical Animal Studies.


Ill. : gravure de Gustave Doré

https://www.press.umich.edu/11325807/kafkas_zoopoetics



  * Naama Harel est l'auteur de nombreux essais critiques sur le traitement des animaux  dans la littérature, en  particulier dans la littérature juive, ainsi  que dans l'oeuvre de Kafka. Elle publie un essai sur la dissolution de  la  frontière entre les humains et les autres animaux en 2020.



La voix de l'animal...2


non-humains ne sont pas explicites, mais apparaissent aussi dans l’acte de lire et d’interpréter la fable.

Par conséquent, l'approche critique des “animal studies” fait souvent valoir  que les fables animalières occultent les animaux non-humains ; que les caractères des animaux sont devenus des «référents absents» c’est-à-dire, selon les termes de  Carol Adams - toute chose dont l’existence est transmuée en une métaphore de l’existence humaine (4). Erica Fudge, une des rares universitaires spécialistes de littérature à explorer la fiction animalière du point de vue des droits des animaux, ne voit aucun potentiel intéressant dans les fables animalières (5). De même, John Simons écrit dans son livre Animal Rights and the politics of literary representation :
Le rôle des animaux dans la fable est presque accessoire. Ils sont de simples véhicules pour l’humain et ne sont en aucun cas présentés comme ayant une existence physique et psychologique propre […] La fable n’a que peu à offrir et ne peut rien nous apprendre sur les relations profondes entre humains et non-humains. (6)

Harriett Ritvo, une historienne qui étudie la relation entre humains et animaux non-humains, affirme que «la fable animalière a peu de rapport avec des créatures réelles» (7) et Nicolas Howe  est encore plus sévère - il voit l’utilisation des animaux non-humains dans les fables comme une autre forme de leur exploitation par les humains :
Que nous accablions les animaux en leur demandant de nous apprendre comment nous comporter en êtres humains semble n’être rien de plus qu’une autre façon de les exploiter. Nous forçons les animaux à faire des travaux physiques, nous les élevons dans des conditions cruelles, nous les maltraitons de toutes sortes de façons, et enfin nous les domestiquons plus complètement encore en leur faisant porter la morale de ces fables. Il vaudrait bien mieux, semble-t-il,  lire les comptes-rendus des naturalistes qui observent les animaux dans leur environnement afin d’apprendre des choses sur le monde naturel, et qui refusent de traiter les animaux comme des personnages destinés à s'insérer dans les fables animalières pour corroborer nos catégories morales (8)

Contrairement à ces opinions, je voudrais faire valoir que les fables animalières n'occultent pas  nécessairement  les  animaux  non-humains  et  qu’au  moins  certaines 

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4. Adams, Carol. The Sexual Politics of Meat: A Feminist-Vegetarian Critical Theory (New York: Continuum, 1999) p. 42.
5. Fudge, Erica. Animal (London: Reaktion Books, 2002), p. 71-2.
6. Simons, John. Animal Rights and the Politics of Literary Representation (Whiltshire: Palgrave, 2002), p. 119.
7. Ritvo, Harriet. The Animal Estate: The English and Other Creatures in the Victorian Age (Cambridge: Harvard University Press, 1987), p. 4.
8. Howe, Nicolas. "Fabling Beasts: Traces in Memory", in Humans and Other Animals, ed. By Arien Mack (Columbus: Ohio State University, 1999), p 231, pp. 229-47.